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Patrick Fleurentdidier

Résumé
Le sens donné à l’action, les conditions de son émergence, de son maintien ou de sa rupture ont été largement traités par la recherche (Hernes & Maitlis, 2010 ; Monin et al., 2013 ; Sonenschein, 2007). Pour Weick (1995), la construction de sens peut être définie comme un processus par lequel les individus, ou groupes d’individus, élaborent, construisent ou fabriquent un sens pour agir dans un contexte particulier. Dans les situations de doute, ou pour lesquelles plusieurs interprétations sont possibles (équivocité), les acteurs doivent trouver un sens pour leur permettre de se (re)mettre en action (Vidaillet, 2003) ; autrement dit s’accorder, si ce n’est sur leurs interprétations de la situation, à tout le moins sur leurs conséquences comportementales. Pour Allard-Poesi (2003), c’est par « le biais d’échanges, débats et négociations notamment, (que) les membres de l’organisation sont susceptibles de clarifier, de partager des perceptions et des interprétations et ainsi de créer graduellement du sens » (p. 99). Ces échanges permettraient aux participants de développer des représentations équifinales de la situation, des interprétations certes différentes, mais qui auraient les mêmes conséquences comportementales. Les échanges passent par ce que Weick appelle des vocabulaires ressource comme les paradigmes, théories de l’action, traditions de conduite, idéologies, prémisses et histoires qui affectent les formes prises pour la construction collective de sens (Allard-Poesi, 2003). Les acteurs sont notamment susceptibles de mobiliser ou construire des histoires ou récits, qui, pour Weick (1995), sont essentiels à la construction du sens en ce qu’ils permettent d’imposer une cohérence sur un monde fondamentalement indéterminé, et, dès lors qu’ils apparaissent plausibles, d’agir collectivement. Parmi les vocabulaires et récits mobilisés ou construits parmi les acteurs, Weick (1995) identifie les mythes, entendus ici comme des récits que les individus s’approprient. Il est à noter que le sens et les messages de ces récits peuvent être équivoques. Le récit suivant nous a été relaté par le Directeur Commercial lors de notre entretien d’embauche chez Performance France*, un équipementier sportif, en 2005. Jeff Bonson*, premier salarié recruté par l’entreprise à sa création dans les années 1960, aurait commis une erreur particulièrement coûteuse, un million de dollars. Il aurait donc décidé de présenter sa démission, son renvoi immédiat ne faisant aucun doute pour lui, démission finalement refusée par le président-fondateur qui lui aurait rétorqué « pourquoi veux-tu que je te licencie alors que je viens d’investir un million de dollars dans ta formation ? Cette erreur-là, je suis sûr que tu ne la commettras plus désormais ». Ce récit connait de nombreuses variantes en impliquant d’autres protagonistes qui ont en commun d’être aujourd’hui cadres dirigeants et/ou fondateurs de l’entreprise. La nature et le montant du préjudice sont également changeants. Quelques années plus tard, nous avons retrouvé une version semblable de ce mythe dans un autre groupe anglo-saxon, Waren* Corp. Dans ce cas, les trois actionnaires majoritaires auraient pardonné au Directeur Général, l’acquisition d’une société moins rentable qu’annoncée originellement. Pourquoi cette histoire est-elle répétée, transformée, transportée d’une entreprise à l’autre, acquérant par là le statut de mythe? Véhicule-t-elle un message univoque ? Ou est-elle interprétée, interprétable différemment suivant les contextes et les expériences des acteurs qui la transmettent et la reçoivent ? Nous nous interrogerons ainsi dans la présente recherche sur la contribution des mythes à la construction de sens dans les organisations. Les mythes ont fait l’objet de travaux de recherche en management (Schein, 1985 ; Holt & Popp, 2013 ; Lyna & Van Damme, 2009 ; Popp, 2015, Labaki et al., 2018), cependant leur contribution à la construction du sens reste à clarifier et investir empiriquement. En particulier, les travaux de recherche n’ont pas spécifié leur contribution à la réduction de l’équivocité, et plus largement, la construction du sens dans les organisations. Notre problématique peut être formulée comme suit : Dans quelle mesure les mythes, écrits ou oraux, contribuent-ils à la construction du sens dans les organisations. L’objectif premier de cette recherche est donc d’étudier comment les mythes aident, ou non, à réduire l’équivocité perçue d’une situation et participent de la coordination de l’action collective. Le second objectif est de préciser le ou les rôles ou fonctions spécifiques des mythes par rapport aux autres types de récits ou ressources mobilisées pour faire sens dans les organisations. *Les noms ont été modifiés

Abstract
Sense making, the conditions of its emergence, its maintenance or its discontinuation have been extensively studied by research (Hernes & Maitlis, 2010, Monin et al., 2013, Sonenschein, 2007). For Weick (1995), sensemaking can be defined as a process by which individuals, or groups of individuals, develop, construct or create sense to act in a particular context. In situations of doubt, or where several interpretations are possible (equivocity), the actors must find a meaning to allow them to (re)start action (Vidaillet, 2003); in other words, to agree, if not on their interpretations of the situation, at least on their behavioral consequences. For Allard-Poesi (2003), it is through "exchanges, debates and negotiations in particular, (that) the members of the organization are likely to clarify, to share perceptions and interpretations and thus to create gradually meaning "(page 99). These exchanges would allow the participants to develop equifinal representations of the situation, interpretations that are not the same for all members, but have the same behavioral consequences. These exchanges are possible thanks to vocabularies that Weick (1995) calls resource vocabularies such as paradigms, theories of action, traditions of conduct, ideologies, premises and stories that affect the forms taken by collective sensemaking(Allard-Poesi, 2003). The actors are particularly likely to mobilize or build stories or narratives, which, for Weick (1995), are essential to sensemaking because they allow coherence on a fundamentally indeterminate world, and therefore, as soon as they appear plausible, to act collectively. Among the vocabularies and stories mobilized or constructed among the actors, Weick (1995) identifies myths in there narrative forms. It should be noted that the meaning and the messages of these narratives can be equivocal. The following story was told to us by the Sales Manager during an interview at Performance France *, a sports equipment supplier, in 2005. Jeff Bonson *, the first employee recruited by the company when it was founded in the 1960s, had at some stage reportedly made a particularly expensive mistake, one million dollars. He therefore decided to resign, his immediate dismissal being obvious for him. The founder and CEO of the company refused his resignation claiming, "why do you want me to dismiss you when I just invested one million dollars in your training? This mistake, I'm sure you will not commit it anymore". This story has many variations involving other protagonists who have in common to be today senior executives and / or founders of the company. The nature and amount of the damage are also changing. A few years later, we found a similar version of this myth in another Anglo-Saxon group, Waren Corp*. In this case, the three majority shareholders would have forgiven the CEO, the acquisition of a less profitable company that originally announced. Why is this story repeated, transformed, transported from one company to another, thereby acquiring the status of myth? Does it convey an unambiguous message? Or is it interpreted differently according to the contexts and experiences of the actors who transmit and receive it? Myths have been the subject of management research (Schein, 1985, Holt & Popp, 2013, Lyna & Van Damme, 2009, Popp, 2015, Labaki et al., 2018), but their contribution to sensemaking remain largely uncovered empirically. In particular, research has not specify their contribution to the reduction of equivocity, and more broadly to sensemaking. Our problematic can be formulated as follows: To what extent do myths, in their written or oral forms, contribute to sensemaking in organizations? The primary objective of this research is therefore to study how myths help, or not, to reduce the perceived equivocity of a situation and participate in the coordination of collective action. The second objective is to specify the specific roles or functions of myths in relation to other types of narratives or resources mobilized to make sense in organizations. *Names have been changed

Direction de thèse
Christophe Torset

Date d'inscription en 1ère année de thèse
2 octobre 2019